
Le Bonheur
Le Bonheur est une poésie documentaire réalisée durant le confinement de mars 2020.
CRÉATION

Je vous conseille de mettre la vidéo en HD avant de la visionner :)
Au printemps 2020, confinée comme le monde entier, je me suis retrouvée face à un grand vide. Je venais de passer six mois dans un état de stress extrême, avec la grande menace du bac au-dessus de ma tête et toutes les angoisses qui vont avec. Surtout, je préparais depuis le début de l'année mon film de bac, un court-métrage dans lequel j'avais mis toute mon énergie, toute mon âme et même un peu plus. Bien sûr, il a fallu que le premier jour du confinement tombe sur le premier jour de mon tournage... Inutile de vous dire que le film n'a jamais vu le jour, et que j'ai beaucoup pleuré.
Bon. Une fois l'immense déception plus ou moins dépassée, il a fallu continuer. J'ai eu la chance d'être confinée au Bignonet, une ancienne ferme collective où vit mon père. En tout, nous étions dix à cohabiter dans les quelques bâtiments du Bigno : mon père Amit, mon petit frère Noam, et moi ; Théau, Giulia et leur fille Nayeli ; Chloé, illustratrice ; et Cédric, menuisier. Il y a aussi Yanis et Florent qui habitent là mais qu'on ne voit jamais ; et Émeline qui n'habite pas là mais que l'on voit un peu quand même. Et puis il y a le Bignonet lui-même : les vielles bâtisses, la grange, les caravanes, l'étang, le petit bois d'à côté, les champs tout autour... Après l'hiver en ville, le rythme effréné de ma vie depuis quelques mois et les interminables journées de cours, j'ai enfin pu me remettre à respirer.
À défaut de pouvoir tourner mon film de bac, je décide donc de tourner un autre film, plus simple, plus spontané et intuitif. J'improvise. Je ne sais pas exactement ce que je fais : je n'ai pas de scénario ni même de fil conducteur pour le moment. Je filme ce qui me tombe sous la caméra, ce que je peux, ce que je vois. Pendant plusieurs semaines, je prends simplement plaisir à saisir des scènes de la vie quotidienne, des plans de la nature, les objets insolites qui traînent un peu partout dans la colloc...
Ce n'est qu'un peu plus tard que je décide ce que je veux faire de toutes ces images, dans quel esprit je veux continuer. C'est d'abord la phrase « le bonheur, c'est jaune » qui me vient. Après ça, l'idée est là : je veux faire un film sur le bonheur. Un film tranquille, léger, joyeux, sans aucune intrigue ni tension. Bien sûr, ce n'est pas représentatif de la réalité du confinement et de la crise sanitaire. Les nouvelles sont inquiétantes, la période est étrange, tout semble inconnu... Et bien sûr, comme dans toute communauté, il y a parfois des tensions au sein de la collocation. Mais pour moi, c'est une raison de plus pour me concentrer sur le positif. Je veux du bonheur, rien d'autre, et tant pis si ce n'est pas réaliste, si c'est lent, s'il ne se passe rien ! J'assume les longueurs et les répétitions. Je fais avant tout ce film pour moi et je sens que c'est de ça que j'ai besoin.
Ce film sera donc à mi-chemin entre réel et fiction : ce sera une poésie documentaire. Je continue à filmer tout ce que je vois, et je commence en parallèle mon montage. J'aime beaucoup filmer, et j'adore monter. C'est comme faire un collage, mais au lieu d'agencer les images dans l'espace, on les agence dans le temps... Je m'inspire de tout ce que je vois autour de moi : la nature, les gens qui m'entourent, mais aussi, bien sûr, du cinéma. Le film est nommé « Le Bonheur » en hommage à Agnès Varda, qui en 1965 réalise un long-métrage du même nom. De sa version du bonheur, je reprends les couleurs vives, les plans symboliques sur des écriteaux, et la légerté de l'été. Je m'inspire aussi de Goddard et de son film « Pierrot le Fou » pour les jump cuts, le côté absurde et la liberté des plans purement esthétiques. Enfin, pour la voix off, le court-métrage « Qu'en restera-t-il ? » de Tim Dump me donne le courage de faire quelque chose de personnel et intime.
Côté technique, il n'y a pas grand-chose à dire. J'ai réalisé ce film seule, avec les moyens du bord et le précieux soutien de tous les gens que vous pouvez admirer dans le film et au générique. J'ai filmé avec mon appareil photo, qui n'est certainement pas une caméra mais que je connais bien, et pour le son je n'avais que le micro de ce même appareil. Tout est tourné à l'épaule, et tremble un peu parfois... Mais c'est aussi ce que j'aime dans ce film : les manquements techniques sont une preuve de l'immense liberté et de la spontanéité que j'ai pu explorer tout au long du tournage.
Finalement, le bonheur, c'est peut-être ça pour moi : commencer un projet sans savoir où il va, et me retrouver sept mois plus tard avec un film dont je suis fière, un film plein de joie. Et pour vous, le bonheur, c'est quoi ?


©Annabelle Weisberger 2026
